Réflexion | Reflection

E. Tourme Jouannet: Réflexions en marge à propos du livre de Laurence FONTAINE : Le Marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, Gallimard, 2014

E. Tourme Jouannet: Réflexions en marge à propos du livre de Laurence FONTAINE : Le Marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, Gallimard, 2014

Essayant d’écrire un livre à la fois historique et théorique sur le droit international et le capitalisme, je suis tombée sur un ouvrage extrêmement intéressant de Laurence FONTAINE, Le Marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, Gallimard, 2014. J’en recommande à tout le monde la lecture pour de multiples raisons. Toutefois je voudrais m’attarder ici à reprendre la façon dont elle montre comment se sont tissés les liens entre les sociétés patriarcales du 18ème en Europe avec le marché (V, pp. 149ss). Alors qu’au Moyen Age les femmes pouvaient avoir assez facilement un rôle actif dans la société pré-capitaliste comme raccommodeuses, fripières, laitières, etc, il n’en va plus exactement de même quelques siècles plus tard. Leur rôle actif sera progressivement dévalorisé au fur et à mesure que les hommes s’arrogeront les droits du marché en corrélation avec un durcissement de la société patriarcale. Bien entendu l’auteure ne caricature pas pour autant la répartition des rôles entre les sphères strictement domestique et celles ayant trait à l’économie. Nous sommes à une époque –qui rappelle la nôtre aujourd’hui- ou en dépit d’une tendance à cette évolution des rôles sociaux sexués, la nécessité fait loi dans la mesure où le plus grand nombre des familles a besoin de toutes les forces familiales conjuguées pour ne pas tomber dans la misère ou pour accroître son bien-être. Ce faisant, les femmes ont pu avoir dans certains cas un regard sur la gestion du patrimoine par leurs maris et on a même assisté à la véritable création de la catégorie juridique de la femme marchande selon Laurence Fontaine (p. 149). Celle-ci a pu bénéficier potentiellement d’une assez grande liberté dans la conduite des affaires commerciales et marchandes.

Mais comme le souligne également l’auteure les femmes de l’époque étaient également soumises à un état général d’incapacité juridique, ce qui veut dire que les affaires économiques qu’on voulait bien leur confier étaient celles de moindre envergure, sauf le cas exceptionnel des veuves qui reprenaient les affaires de leur mari. Mis à part ce cas, les femmes se sont vues à cette époque doublement écartées des métiers corporatifs –les plus nombreux et les plus influents- et des métiers qui pourtant leur étaient traditionnellement dévolus comme celui de crémière qui était alors féminin. La montée du premier capitalisme au 18ème siècle en Europe fait que ce type de métiers requièrent de plus en plus de capitaux pour accroître la taille des entreprises. Or dès que les capitaux sont en jeu, Laurence Fontaine montre très bien que les femmes sont exclues car les capitaux ont des effets masculinisés. La crémière devient ainsi le crémier et la vendeuse de bière, métier traditionnellement féminin, devient le vendeur de bière (p. 150), notamment quand de nouveaux capitaux permettent l’installation d’auberges, de bistrots et autres qui sont eux aussi genrés au profit des hommes (p. 150). Là encore le capital est un point clef car ces auberges nécessitent de s’adapter aux nouvelles technologies dans les procédés de fabrication et donc de faire appel par le crédit à plus de capital de départ.

Enfin le point le plus connu de cette nouvelle ère du capitalisme paternaliste et sexiste est celui de l’incapacité des femmes mariées qui permet à leurs époux, de conduire seul toutes les transactions importantes, y compris avec la dot de leur tendre moitié. On retrouve le même partage des activités où les femmes ne conservent que la possibilité de s’occuper des menus affaires en ce domaine. Laurence Fontaine nous donne l’exemple du bétail : les hommes s’occupent du gros et des négociations importantes au cours des foires et des marchés, tandis que leurs épouses ne peuvent vendre que les produit très ordinaires de la ferme et ont pour vocation de s’occuper des poules et non du reste du bétail.

Comment expliquer cette manière genrée dont se sont développés les rôles en relation avec le capitalisme ? I. Wallestein soutient que le racisme et le sexisme ont été et sont toujours les deux piliers du capitalisme. Ici on a un exemple assez frappant de l’histoire où la montée du capital et son réinvestissement dans les campagnes et les villes ont contribué indirectement à reléguer les femmes au foyer. A la supériorité sociale et aux hiérarchies seigneuriales de l’aristocratie durant le Moyen et l’Ancien Régime viennent peu à peu se substituer les nouvelles hiérarchies sociales fondées sur le pouvoir des hommes à l’égard des femmes (p. 151) et un pouvoir fondé sur l’argent. Comme on la sait, ce nouveau mode de fonctionnement allait avoir de beaux jours devant lui. Je reviendrai sur ce point prochainement avec les explications plus abstraites de Wallerstein.

E. Tourme Jouannet

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