Portrait

Portrait: Anne Saris

Saris

Anne Saris

Professeure de droit à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

[EN below]

  • Pourquoi travaillez-vous dans les études (juridiques) féministes, genre, LGBTQIA etc.? Quel est le déclic qui vous y a amenée ?

Mon implication dans la coalition pour le droit des femmes en situation de conflits armés (hébergée par l’ancienne organisation Droit et Démocratie), m’a immergée de plain-pied dans les courants féministes. De tradition libérale, cette coalition composée essentiellement d’avocates avait notamment pour but de faire en sorte que les violences sexuelles et sexospécifiques soient dûment poursuivies. Tout en reconnaissant le passage obligé par la tradition libérale des revendications visant à réformer le système juridique de l’interne, et son succès (qualification de viol de génocide – affaire Akayesu – TPIR), ce courant m’est apparu limité pour penser les questions de réparation genrée. Je me suis donc tournée vers d’autres courants féministes, notamment celui de la phénoménologie, pour m’efforcer de penser cette question.

Pour moi, ce qu’il y a de plus intéressant dans les féminismes, ce sont les outils qu’ils donnent pour analyser les processus relationnels qui contribuent et structurent la marginalisation et l’empowerment d’individus ou de groupes.

L’angle d’attaque des féminismes dans mes recherches juridiques m’aide à mettre en exergue les relations de pouvoir existant au sein des ordres normatifs. Il me permet aussi d’identifier les concepts qui peuvent être nourris par la réflexion des féministes : tels que la notion d’autonomie, celle de personne, de projet parental, etc.

  • Quels sont les enjeux et les obstacles de votre recherche dans ces domaines ?

Récemment j’ai lu cette intervention de Germaine Greer : « Le débat est faussé depuis le début par l’industrie de la fécondité. J’ai réfléchi à cela il y a peu, et il me faut creuser cela plus avant mais j’ai bien peur que nous n’ayons obtenu le droit à l’avortement que justement parce que l’industrie de la fécondité en avait besoin. Cela n’avait rien à voir avec ce que nous voulions. On aurait pu défiler jusqu’à nous en faire tomber les pieds qu’ils n’auraient pas daigné nous l’accorder. Ce sont eux qui voulaient pouvoir arrêter les grossesses à tout moment. David Steel [le rédacteur de la loi de 1967 sur l’avortement] est un politicien. Il a rédigé la loi après que les barons de la fécondité lui ont dit ce qu’ils voulaient. » (http://www.telegraph.co.uk/culture/hay-festival/11626572/Germaine-Greer-vs-Jane-Fonda-Poor-old-Jane-has-a-replacement-hip-but-not-a-replacement-brain.html)

Cette réflexion m’interpelle sur le fait qu’une analyse en termes de promotion des droits humains (rights based approach) ne prend pas suffisamment en considération l’impact du néolibéralisme et ne parvient pas en conséquence à évaluer et contrer son impact sur la question de l’égalité (voir Samuel Moyn – « parce que la révolution des droits de l’homme a pris pour cible exclusive les abus commis par les états et s’est ainsi pensée, à son apogée, comme un socle de protection, elle a échoué dans sa réponse à – voire même dans sa prise en compte de l’effacement néolibéral du plafond des inégalités de distribution des richesses. » Moyn, Samuel. “Do Human Rights Cause Inequality?.” Chronicle of Higher Education, 2015. Publisher’s Version.)

Mes recherches, qui portent notamment sur la personne et son assise corporelle, achoppent sur cet obstacle. Il est difficile de trouver de l’information pertinente sur l’aspect économique de cette recherche et surtout de la décoder de façon critique de façon à mieux contextualiser le droit tel qu’appliqué en la matière, le courant féministe marxiste ne m’étant pas ici d’une grande aide.

  • Quels sont vos projets de recherche futurs ?

Je m’intéresse à l’évolution du droit concernant la notion de sujet de droit. Ceci comprend la question de la reconnaissance de droits subjectifs à des entités, l’octroi d’un régime protecteur à des objets, l’agentivité des acteurs juridiques face au pouvoir (sujet de droit), l’assujettissement de ces derniers au pouvoir (sujet du droit), la conceptualisation des relations juridiques dans une hypothèse d’interdépendance. De façon appliquée, ceci touche au statut juridique de l’embryon/foetus, à la question du consentement de la personne en situation de handicap mental.

  • Une citation ou une oeuvre d’un-e auteur-e féministe, genre, LGBTQIA etc. (ou critique) que vous voudriez faire découvrir ?

« Si l’oppression des femmes est un phénomène universel, la conscience féministe ne l’est pas. ». Lorsque Sandra Lee Bartky écrit ces lignes elle entend mettre en lumière la notion de conscientisation. Il me semble que dans une approche ancrée de la recherche, cette notion de conscientisation et plus particulièrement de conscientisation juridique est essentielle, bien plus que la formalisation par écrit des normes. Ceci explique aussi que malgré les avancées des féministes, quand bien même seraient-elles formalisées, elles doivent toujours être défendues de façon vigilante.

Sandra Lee Bartky, “Toward a phenomenology of feminist consciousness” in : Femininity and Domination : Studies in the Phenomenology of Oppression, NY, Routledge, 1990, p 12.


  • Why do you work in the field of legal feminist, gender, LGBTQIA etc. studies? What reason or defining moment led you to these fields of research?

Involved in the Coalition pour le droit des femmes en situations de conflits armés [Alliance for the rights of women in armed conflicts] (hosted by the former Droit et Démocratie [Law and Democracy] organization), I was unoivably introduced to feminist thinking. Constituted by female lawyers, this liberal alliance aimed at making sure that sexual and gender-based violence is duly prosecuted. While the success of liberal advocacy as a prerequisite for internal reforms of the legal cannot be denied system (and found illustration in the characterization of rape as genocide in the ICTR Akayesu case), I realized that this perspective did not provide the adequate tools to reflect on issues of reparations in terms of gender. I therefore opted for other feminist postures, in particular that of phenomenology, in order to get a better grasp of such question. To me, what is really interesting with feminist theories is the analytical tools they provide to think the relational processes contributing and structuring marginalization and empowerment of individuals and groups.

In my legal research, feminist perspectives help me shed light on power relations existing within normative orders. They also assist me in identifying concepts possibly enriched by feminist thinking, such as the notions of autonomy, legal personhood or parental project etc.

  • What are the stakes and the challenges that you face in your research in these areas?

I recently read the following interview by Germaine Greer : “The whole discourse has been distorted from the beginning by the fertility industry. I’ve been thinking about this lately and I’ve got a suspicion which I need to investigate properly, that we got legalized abortion precisely because the fertility industry needed it. It certainly wasn’t us. We could have marched until our feet fell off and they wouldn’t have bothered to give us access to abortion. They were the ones who wanted to be able to terminate pregnancies at will. David Steel [architect of the 1967 Abortion Act] is a politician. He only made an act after the fertility barons told him what they needed. » (http://www.telegraph.co.uk/culture/hay-festival/11626572/Germaine-Greer-vs-Jane-Fonda-Poor-old-Jane-has-a-replacement-hip-but-not-a-replacement-brain.html)

For me, this remark highlights the fact that a human rights based approach does not take into sufficient consideration the influence of neoliberalism and cannot therefore assess nor counter its impact on equality (as per Samuel Moyn, “because the human rights revolution has focused so intently on state abuses and has, at its most ambitious, dedicated itself to establishing a floor for protection, it has failed to respond to — or even much recognize — neoliberalism’s obliteration of the ceiling on inequality. » Moyn, Samuel. “Do Human Rights Cause Inequality?.” Chronicle of Higher Education, 2015. Publisher’s Version).

Working on personhood and its corporeity, my research stumbles upon this obstacle. Finding relevant information on this economic aspect of my research is not easy, nor is its critical deconstruction. It is however necessary to offer a better contextualization of law in the area. Unfortunately, feminist Marxist theory is not of much help to me.

  • What are your future research projects?

I am interested in the evolution of law regarding the notion of legal person. This includes the question of the recognition of subjective rights for legal entities, the granting of a protective legal framework for objects, the agency of legal actors against the exercise of power (legal person), their subjection to power (legal subject), the conceptualization of legal relations in a context of interdependence. More specifically, I am interested in the legal status of embryo/feotus and in the question of consent by mentally disabled individuals.

  • Please share a quote or the title of a piece by a feminist, gender, LGBTQIA etc. (or critical) studies author you would like others to get to know.

“Although the oppression of women is universal, feminist consciousness is not. » When Sandra Lee Bartky writes this, she aims at shedding light on the notion of awareness. In a grounded approach to research, this notion of awareness, and in particular that of legal awareness is essential, much more than written formalisation of the norms. This explains why, in spite of the progress achieved by feminist thinkers, however now inscribed in the law, we must be on constant watch to defend it.

Sandra Lee Bartky, “Toward a phenomenology of feminist consciousness” in : Femininity and Domination : Studies in the Phenomenology of Oppression, NY, Routledge, 1990, p 12

 

 

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