Portrait

Portrait: Anne-Marie D’Aoust

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Anne-Marie D’Aoust

Professeure de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal, Canada

[EN below]

  • Pourquoi travaillez-vous dans les études (juridiques) féministes, genre, LGBTQIA etc.? Quel est le déclic qui vous y a amené-e?

Mes travaux se situent dans le champ des études critiques de la sécurité: les études juridiques féministes constituent un univers que je découvre avec passion depuis quelques années et qui touchent directement au questionnement féministe qui m’habite, soit : de comprendre et mettre en lumière le lien étroit existant entre l’État, la régulation de la sexualité et de l’intimité, ainsi que le maintien/la création de structures de pouvoirs supportant des ordres socio-politiques spécifiques.

Mon parcours universitaire éclectique m’a rapidement fait réaliser que, peu importe le sous-champ des sciences sociales, les femmes et le genre étaient marginalisés lorsqu’il était question de sécurité, alors que l’État, lui, occupait une place de choix. J’ai non seulement toujours trouvé hautement problématique cette acceptation implicite que l’on retrouvait dans la littérature sur la sécurité et voulant que l’État constitue la source principale de sécurité pour les individus, mais j’ai également toujours refusé cette idée que les femmes et le genre étaient « secondaires » aux préoccupations des gouvernants. Le développement de sites encadrés de prostitution autour de bases militaires dans le Pacifique, la promotion de l’abstinence sexuelle dans la lutte contre le VIH/sida en Afrique, l’emploi de formes de tortures genrées et sexuellement dégradantes à Guantanamo, le développement de programmes de stérilisation en Inde au nom de la lutte contre le réchauffement global : ce sont là autant d’exemples qui, pour moi, illustrent encore combien les femmes, le genre et la régulation de l’intimité et de la sexualité ne sont pas secondaires aux politiques internationales, mais bien au cœur de celles-ci.

C’est en lisant le chapitre classique de la féministe V. Spike Peterson « « Security and Sovereign States: What Is at Stake in Taking Feminism Seriously? », publié en 1992, que le déclic s’est véritablement fait: reprenant une idée de Charles Tilly, Peterson développe l’argument que l’État constitue en fait un racket de protection pour les femmes. Cette notion de racket de protection m’a fortement interpellée, car elle encapsulait plusieurs ambivalences que l’on retrouve lorsqu’on touche à la sécurité: pourquoi les femmes ou les groupes LGBTQIA se tournent-ils vers l’État, surtout sachant qu’il constitue souvent une source profonde d’insécurité? Quels avantages peut-il y avoir à le faire?

  • Quels sont les enjeux et les obstacles de votre recherche dans ces domaines?

Les obstacles sont nombreux, mais un qui m’apparaît fondamental est le fait que le champ des études de sécurité est particulièrement conservateur, notamment dans les milieux francophones. Ce qu’on entend par « sécurité » est souvent limité à une conception étriquée qui renvoie à l’usage (ou non) de la force militaire pour faire face à une menace donnée. Cette résistance au sein du champ fait en sorte que les travaux féministes se voient marginalisés (quand ils ne sont pas tout simplement ridiculisés ou ignorés). Au lieu d’investir le champ des études de sécurité, on incite les étudiant.e.s à aller en études féministes, en sociologie, en géographie, etc. : on fait des approches féministes de la sécurité une externalité.  Cette tendance a donné lieu a la création d’espaces intellectuels interdisciplinaires extraordinaires (je pense notamment à la création de la revue International Feminist Journal of Politics), mais a peu affecté les études de sécurité elles-mêmes, surtout en milieux francophones. Or, je crois que ce sous-champ doit être investi comme espace intellectuel (notamment par le truchement des études féministes juridiques, qui abordent de front la question de la sécurité) pour en arriver à un décentrage ce qu’on entend par « sécurité » et faire entendre les voix marginalisées qui ne peuvent se faire entendre dans les discours dominants actuels.

  • Quels sont vos projets de recherche futurs?

Mes recherches actuelles portent sur les liens entre les émotions, la gouvernementalité et la sécurité, plus particulièrement en ce qui a trait à la sécurisation de la migration de mariage en Amérique du Nord et en Europe. Ce projet (http://marriagemigration.com/fr) examine de façon comparée les mécanismes et pratiques par lesquels les migrants de mariage sont devenus partie prenante de la gouvernance sécuritaire et de la gouvernementalité de l’immigration.

Quatre questions de recherche animent mon projet: 1) comment peut-on expliquer ce processus récent de sécurisation des migrants de mariage et par quelles pratiques et discours s’établit-il ? ; 2) Quels modes d’intimité se voient (dé)favorisés par ce processus de sécurisation des migrants de mariage et quelles en sont les conséquences politiques ? ; 3) Quels motifs d’ordre sécuritaire sont invoqués pour réguler certains migrants de mariage et comment ces motifs recoupent-ils d’autres discours et pratiques sécuritaires?; et 4) Quel rôle les émotions et l’amour jouent-ils dans la gouvernementalité de la migration de mariage ?

Ce projet est notamment fait en collaboration avec des juristes extraordinaires, notamment Betty de Hart, Helena  Wray, Audrey Macklin et Kerry Abrams, dont les travaux s’inscrivent dans une perspective féministe et critique du droit positif. L’apprentissage mutuel est un aspect fondamental du féminisme et ce projet est une tentative parmi d’autres de le mettre en pratique.

  • Une citation ou une oeuvre d’un-e auteur-e féministe, genre, LGBTQIA etc. (ou critique) que vous voudriez faire découvrir?

Il y a tellement de choix! Cynthia Enloe est évidemment incontournable en études critiques de sécurité. Cependant, trois auteures en particulier ont marqué ma réflexion sur l’État, la sexualité et l’intimité, entre autres à cause de leur approche résolument interdisciplinaire et non-conformiste qui m’ont amené hors de ma zone de confort (disciplinaire).

La première est l’historienne Ann Laura Stoler, dont l’ouvrage-phare a récemment été traduit en français : La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (La Découverte, 2013).

La seconde est Sara Ahmed, qui se situe aux confluents de la théorie féministe, de la pensée queer et la critical race theory. Sa théorisation des émotions, du pouvoir et de la politique (détaillée dans son ouvrage The Cultural Politics of Emotions), ainsi que son analyse de « la féministe rabat-joie » comme sujet obstiné est autant innovante qu’inspirante.

Enfin, l’auteure queer Lauren Berlant m’a bouleversée avec ses analyses, autant senties que réfléchies, sur l’intimité, l’amour, le néolibéralisme la citoyenneté et la régulation des formes d’intimité. Son écriture est unique: elle transporte, choque parfois, nous amène hors des sentiers battus.  Son ouvrage The Queen of America Goes to Washington: Essays on Sex and Citizenship (Duke UP, 1997) est désormais un classique.

 


  • Why do you work in the field of legal feminist, gender, LGBTQIA etc. studies? What reason or defining moment led you to these fields of research?

I work in the area of critical security studies. Feminist legal studies are a field of research that I have been discovering with passion for the past few years. They relate to feminist issues I have personally been wondering about such as how to understand and uncover the strong correlation existing between the state, the regulation of sexuality and intimacy, and the protection/creation of power structures which specific socio-political orders are based on.

My eclectic academic experience has quickly had me realize that, no matter what field you are in, women and gender issues were always marginalized when it came to security, while the state was given a prominent position. I found this security studies literature’s implicit acceptation of the state as the principal source of security for individuals very problematic in itself. But I also found the idea that women and gender were “secondary” preoccupations for governments as problematic. The creation of regulated prostitution areas near military bases in the Pacific, the promotion of sexual abstinence in the fight against HIV/AIDS in Africa, the use of gendered and sexually degrading forms of torture in Guantanamo, the elaboration of sterilization programs in India because of climate change are all but striking examples of how women, gender and regulation of intimacy and sexuality are not secondary issues in international politics, but rather central ones.

Things fell really into place when I read V. Spike Peterson’s classic chapter on “Security and Sovereign States: What is at Stake in Taking Feminism Seriously?”, published in 1992. Building on Charles Tilly’s previous work, Peterson showed that the state works in fact as protection racket for women. Protection racket is a notion that struck me as it encompassed several paradoxes also present when thinking about security: why do women and LGBTQIA groups choose the state for protection when it most often than not is a significant source of insecurity? What are the advantages of such a strategy?

  • What are the stakes and the challenges that you face in your research in these areas?

There are numerous obstacles but one is more fundamental in my view. It is the fact that the field of security studies is very conservative, especially in the francophone world. The term “security” is often used to denote a notion limited to the use (or the non-use) of military force when facing a given threat. This internal resistance leads to the marginalization of feminist research (when it is not actually ridiculed or ignored). Instead of partaking in security studies, students are told to join feminist studies in sociology, geography etc.: feminist approaches to security are deemed outsiders. From this trend have emerged extraordinary interdisciplinary intellectual spaces (such as the International Feminist Journal of Politics) but little has changed within the security studies themselves, especially in the francophone world. I believe this subfield should be invested as an intellectual space per se (notably through the intervention of feminist legal studies which directly deal with the issue of security) in view of decentering the notion of security itself and have the voices currently marginalized in the dominant discourse heard.

  • What are your future research projects?

My current research deals with the relationship between emotions, governmentality and security, and more specifically the issue of marriage migration securitization in North America and in Europe. This project (http://marriagemigration.com/fr) comparatively looks at the mechanisms and practices through which marriage migrants are now objects of security governance and immigration governmentality.

Four research questions inform my project : 1) how to explain this recent phenomenon of marriage migrants securitization and through which practices and discourses is it established?; 2) Which modes of intimacy are favored or disadvantaged by the securitization of marriage migrants and what are the political consequences of it?; Which security-oriented motives justify the regulation of marriage migrants and how do this motives intersect with other security discourses and practices?; and 4) What role do emotions and love play in the governmentality of marriage migration?

I work on this project in collaboration with amazing lawyers, such as Betty de Hart, Helena Wray, Audrey Macklin and Kerry Abrams, whose work offer a feminist and critical perspective on positive law. Shared learning is a crucial aspect of feminism and this project is another attempt at putting it into practice.

  • Please share a quote or the title of a piece by a feminist, gender, LGBTQIA etc. (or critical) studies author you would like others to get to know.

There is so much to chose from. When looking at critical studies of security, there is of course no way around Cynthia Enloe. However, three specific thinkers have shaped my reflection on state, sexuality and intimacy, in particular in the light of their unapologetic interdisciplinary and non-conforming approach which did drag me out of my own (disciplinary) comfort zone.

The first is the historian Ann Laura Stoler whose key work has recently been translated into French: La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (La Découverte, 2013).

The second is Sara Ahmed whose work is located at the intersection of feminist theory, queer thinking and critical race theory. Her conceptualization of emotions, power and politics (as elaborated in her book entitled The Cultural Politics of Emotions), in addition to her analysis of the « killjoy feminist » as a stubborn subject is as innovative as inspiring.

Finally, the queer writer Lauren Berlant has deeply shaken my stance with her analyses, both sensed and thought out, on intimacy, love, neoliberalism, citizenship and the regulation of the various types of intimacy. Her writing is unique : she takes you away, sometimes shocks you and has you follow her on unbeatten tracks. Her book entitled The Queen of American Goes to Washington : Essays on Sex and Citizenship (Duke UP, 1997) is nowadays a classic in the literature.

 

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