Olympe

Notes sur « Les imaginaires genrés de la crise » lors de la conférence annuelle de la Société européenne de droit international

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Notes au sujet de l’agora sur
« Les imaginaires genrés
de la crise en droit international »
à la conférence annuelle de la SEDI, Riga, Lettonie
9 septembre 2016

Par Emily Jones
(Traduction en français: Bérénice K. Schramm)
Original EN version BELOW

Le 9 septembre dernier, le Groupe d’intérêt Féminisme et droit international de la Société européenne de droit international (SEDI) tenait une agora intitulée « Les imaginaires genrés de la crise en droit international ». S’inspirant de l’affirmation radicale de Hilary Charlesworth selon laquelle « international lawyers revel in a good crisis. A crisis provides a focus for the development of the discipline and it also allows international lawyers the sense that their work is of immediate, intense relevance », l’agora en question avait non seulement pour but de DISRUPT les interprétations et perspectives qui sont habituellement portées sur la crise mais également de faire état des nombreuses façons que le genre a d’en infuser les récits.

Le bilinguisme (français-anglais) de l’agora se posait comme alternative à l’hégémonie croissante de l’anglais au sein de la SEDI tout en accueillant un échantillon plus vaste de perspectives féministes sur le droit international.

Présidée par Bérénice K. Schramm, l’agora débuta avec son intervention. Rappelant que la crise est mondialement instrumentalisée, que ce soit par les internationalistes ou par d’autres pour le changement et la résistance, Bérénice fit en sorte de couper court aux conceptions juridiques classiques dudit phénomène. Elle prit également soin de mettre en lumière les aspects de la crise qui sont rarement pris en compte, et notamment les sons ou les images y relatifs. Montrant des images de femmes posant les bases d’une démocratie radicale dans la province du Rojava ou encore des archives sonores du collectif artistique allemand Maiden Monsters, elle souligna et l’existence de ces contre-images et contre-sons de la crise et le fait, corolaire, que le néolibéralisme est en soi, du point de vue féministe, une crise.

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L’introduction de Bérénice comprit également la lecture d’un communiqué (lien) relatif à la Turquie. Il était en effet à noter qu’une des panélistes, Zeynep Kivilcim, s’était retrouvée dans l’incapacité de participer physiquement à l’agora ; elle fut présente par l’entremise de Skype. Cet état de fait malheureux est dû à la situation politique actuelle en Turquie et à la répression que les universitaires, et la liberté scientifique, subissent de la part du gouvernement turc depuis plusieurs mois. Signataire de la pétition des « Academics for Peace », Zeynep court chaque jour le risque d’être arrêtée et interrogée. En lisant le communiqué, Bérénice souhaitait rappeler aux participant-e-s, d’une part, la terrible situation sévissant actuellement en Turquie et de l’autre, les façons indirectes que l’état de crise affecte même le travail et la liberté scientifiques.

Présentant le premier papier, Dianne Otto s’intéressa aux « Aspirations féministes et le droit de la crise : faire sens des convergences inconfortables et de nouvelles opportunités » (“Feminist Aspirations and Crisis Law: Navigating Uncomfortable Convergences and New Opportunities”). Dans son papier, Dianne Otto fit état de la dangereuse normalisation de la rhétorique de crise au niveau international et des effets que cette atmosphère particulière a sur l’expansion de la législation d’urgence et de l’influence d’experts et technocrates qui, le plus souvent, se font chantres du néolibéralisme. Elle y nota également que les discours internationaux de la crise reposent sur des « paniques de genre » : elle prit pour exemple le mouvement de la lutte contre le trafic d’êtres humains, et la panique qui lui est consubstantielle. Niant toute capacité aux femmes dont leur droit de prendre librement des décisions économiques ou sexuelles, ce mouvement ignore les problèmes structurels qui le nourrissent, notamment la pauvreté et l’exploitation des travailleurs et travailleuses, sans oublier le fait qu’il contribue à invisibiliser tous les autres types de migrant-e-s.

 

L’intervention de Dianne Otto se conclut toutefois sur une note positive, celle de l’appréhension de la crise comme potentialité de progrès ou comme espace de résistance. Elle affirme ainsi que les crises peuvent être utilisées pour mettre en lumières d’autres causes, comme c’est le cas avec la crise du trafic sexuel qui a ouvert un espace de discussion sur les migrations et le travail. Dianne suggéra même d’aller plus loin en résistant à l’idée de crise elle-même : elle donna un exemple fort en ce sens et qui est celui des militants HIV-SIDA ayant convaincu l’OMS de mettre en œuvre une approche reposant sur les droits humains pour la lutte contre l’épidémie, approche prenant en compte les problèmes structurels sous-jacents à la maladie, tels l’inégalité.

S’exprimant en français, la seconde intervenante, Marion Blondel, présenta un papier faisant écho aux débats féministes français contemporains. Intitulé « La vulnérabilité comme vertu : Recherche d’une transposition du care en droit international”, son papier interroge les diverses manières que l’éthique du care et les théories de la vulnérabilité ont été, et pourraient être mobilisées en droit international. Marion illustra comment l’éthique du care pourrait être concrètement mis en œuvre en droit international en vue de créer un système d’interdépendance et d’interrelation, mettant en avant une reconceptualisation de la notion d’autonomie en droit international. Quant à la vulnérabilité, elle offrirait au droit international une nouvelle perspective sur ses sujets, elleux-aussi alors repensé-e-s. Illustrant son propos avec plusieurs d’exemples en droit positif, Marion Blondel suggère ainsi l’existence de nouvelles modélisations pour le futur, y compris en matière de régulation de la bioéthique.

Troisième à intervenir, Jaya Ramji-Nogales présenta un papier intitulé « Le droit international et la construction des crises : les approches féministes » (“International Law and the Construction of Crisis: Feminist Approaches”). Explorant l’implication du droit international dans la création des crises et prenant pour exemple le domaine des migrations internationales, Jaya montra comment le discours juridique est insuffisamment connecté au vécu de nombre de ses sujets. Elle fit état du biais intrinsèque en faveur des hommes cisgenre et élitaires que le droit international de la migration prend pour point de départ : ainsi, le principe de non-refoulement exclut de ses structures de trop nombreux sujets, notamment les femmes et les individus LGBTQ.

 

Tout comme Dianne Otto, Jaya releva le fait que les imaginaires genrés du droit international décrivent trop souvent les femmes comme de simples victimes passives. En voulant trop bien faire et inclure les femmes, le droit de la migration s’est rendu complice des récits victimaires, protégeant seulement celles qui ont subi la violence domestique, les mutilations génitales ou encore le trafic sexuel et ignorant leur capacité intrinsèque, devenant inopérant lorsqu’il s’agit de protéger les travailleuses domestiques migrantes. Jaya Rami-Nogales critiqua par ailleurs l’approche punitive et carcérale des règles en matière de lutte contre le trafic, lesquelles reposent, d’une part, sur des imaginaires genrés UNSAVOURY mettant en scène des hommes bruns du Sud et, de l’autre, sur l’insuffisante prise en compte de la vulnérabilité de tou-te-s les migrant-e-s. De sorte que la réponse que le droit international a à offrir aux migrant-e-s qui se déplacent, en pleine capacité et pour toute une série de raisons complexes, – c’est-à-dire, en fait, leur besoin d’un transit légal et sécurisé entre les états – est tout simplement inapproprié, participant dès lors à l’état de crise.

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Le dernier papier de l’agora fut présenté par Zeynep Kivilcim, laquelle, comme indiqué plus haut, intervint par Skype en raison de la situation politique actuelle en Turquie. S’exprimant en français, Zeynep s’intéressa à « La démocratie radicale dans les discours légaux contemporains au Rojava au cœur de la « crise » Syrienne : Une analyse genrée ». Pour Zeynep, le focus sur la Syrie comme crise du droit international a permis d’ignorer le fait qu’une démocratie radicale est en pleine construction dans la région kurde du Rojava au nord du pays. Le régime démocratique radical du Rojava entérine l’égalité de genre qui a été posée comme fondement de cette nouvelle société en pleine construction. Zeynep illustra les diverses manières que le peuple de Rojava a de garantir une telle société, y compris par la criminalisation du sexisme et l’inclusion explicite des femmes à tous les niveaux de la structure politique et administrative.

Rappelant que les mouvements d’autodétermination ont souvent exclu les femmes et les questions féministes de leurs programmes en vue de donner la priorité à d’autres causes, Zeynep Kivilcim pose la Fédération du Rojava comme une alternative aux modèles habituels de la mise en œuvre de l’autodétermination, un modèle ici résolument pluriel opérant explicitement, et dès le départ, sur la base de l’inclusion des femmes et des causes féministes. Ce mouvement doit être pensé comme une instance de résistance au droit international au cœur de la crise, un exemple remarquable, pour revenir au papier de Dianne Otto et boucler la boucle, du fait que la crise peut aussi offrir un espace de résistance.

Prenant la forme d’une table ronde, la séance de questions-réponses débuta avec l’interrogation difficile mais nécessaire de Marion Blondel pour ses co-panélistes : « comment fait-on mieux ? » Les participant-e-s rejoignirent rapidement le débat avec plusieurs questions tout aussi importantes. Cette conversation collective se poursuivit lors de la pause-déjeuner qui suivit, soulignant l’essentiel et positif contournement des frontières existant entre espaces officiels et officieux de production féministe de savoir et de résistance.


 

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Reflections on
‘The Gendered Imaginaries of Crisis in International Law’ Agora @ the 2016 ESIL Annual Conference, Riga, Latvia
9 September 2016

 

By Emily Jones

On Friday 9th September, the Feminism and International Law Interest Group of the European Society of International Law (ESIL) held an agora entitled ‘The Gendered Imaginaries of Crisis in International Law.’ The agora session was initially inspired by Hilary Charlesworth’s provocative statement that ‘international lawyers revel in a good crisis. A crisis provides a focus for the development of the discipline and it also allows international lawyers the sense that their work is of immediate, intense relevance.’ In this vein, the agora aimed to disrupt mainstream interpretations and perspectives on crisis as well as remind attendees of the various ways in which gender is implicated in the narratives of crisis.

The agora was bilingual (in both French and English). This bilingualism not only helped to disrupt the increasing dominance of the English language at ESIL but also allowed for a wider array of feminist perspectives to be considered.

The panel began with an intervention by Bérénice K. Schramm, the Agora Chair. Bérénice began with a reminder of the many ways in which crisis is utilised globally, not only by international lawyers to revel in but also as a moment for change and resistance, thus disrupting mainstream international legal views of crisis. She also highlighted the many elements of crisis which go unseen, including the sounds and images of crisis, showing pictures of women in Rojava engaging in radical democratic work and drawing on the work of German art collective Maiden Monsters to highlight both the existence of counter images to crises and sounds of crisis and the corollary fact that neoliberalism, from a feminist perspective, is, itself, a crisis.

Bérénice, in her introduction, also read an important statement (link?) regarding Turkey. One of the panellists, Zeynep Kivilcim, sadly, was unable to attend the agora in person and was forced to intervene via Skype. This was due to the current political situation in her country and the crack down by the government on academics and academic freedom. As a signatory to the ‘Academics for Peace’ petition, Zeynep risks being interrogated daily. Bérénice reminded the agora participants of the terrible ongoing situation in Turkey and the need to remember the ways in which crises affect academic work and freedom.

The first paper presented was by Dianne Otto and was entitled ‘Feminist Aspirations and Crisis Law: Navigating Uncomfortable Convergences and New Opportunities.’ Dianne noted the normalisation of crisis in international discourse and the ways in which this spreading atmosphere of crisis has allowed for the expansion of emergency laws and rule by experts and technocrats who often favour neoliberal ends. Her paper went on to highlight the ways in which ‘gender panics’ are also caught up in international discourses on crisis, noting, for example, how the trafficking movement and the panic over preventing sex trafficking has been used, not only to deny women agency and the right to make their own sexual and economic decisions, but also to ignore the wider, structural issues which surround trafficking, including poverty and exploitative labour conditions (noting how the focus on trafficking also works to ignore other migrants).

However, Dianne’s paper ended through the consideration of crisis as a possible moment for progress; crisis as resistance. She noted that crises can be used to highlight other causes, discussing the potential in the sex trafficking crisis to allow for other issues about migration and labour to be highlighted. Dianne further noted that one way to resist would be to resist the idea of crisis itself, highlighting the many ways in which HIV-AIDS activists were successful in doing this, leading to the the WHO taking a human rights approach to the HIV-AIDS pandemic which allowed for the structural problems around HIV-AIDS, such as inequality, to be considered.

The second speaker was Marion Blondel, who presented in French, drawing greatly on contemporary feminist debates within France. Her paper, entitled ‘La vulnérabilité comme vertu: Recherche d’une transposition du care en droit international,’ which can roughly be translated as ‘Vulnerability as a Virtue: Looking for a Transposition of Care into International Law’ discussed the ways in which an ethics of care and theories of vulnerability have been, and can be, used in international law. Marion showed the ways in which an ethics of care may be applied to international law to create a system of interdependence and interrelation, as a way to re-think the idea of autonomy in international law. She further used conceptions of vulnerability to suggest new ways for international law to re-think its subjects.  Her paper highlighted a number of instances where this has been applied in international law, showing possible models for the future, including in bioethics law.

The third paper was given by Jaya Ramji-Nogales. The paper was entitled ‘International Law and the Construction of Crisis: Feminist Approaches.’ Jaya’s paper explored the ways in which international law is implicated in the creation of crises, particularly focusing on migration and highlighting the many ways in which international law lacks sufficient connection with the lived experience of many of its subjects. She spoke of international migration law’s privileging of cisgender elite males, noting, for example, how the principle of non-refoulement operates to exclude many subjects, including women and LGBTQ individuals, from its central structures.

Like Dianne, Jaya also noted that international law’s gendered imaginaries often depict women as passive victims. She showed how migration law, in its efforts to include women, has been complicit in this victim narrative, offering legal protections to women who have suffered domestic violence, female genital mutilation or as victims of sex trafficking while failing to recognize women’s agency by adequately protecting, for example, migrant domestic workers.  She critiqued the carceral approach of anti-trafficking laws as grounded in unsavoury gendered imaginaries of brown males from the Global South and insufficiently attentive to the vulnerability of all migrants.  In short, Jaya argued that international law’s response to the needs of migrants with agency who move for a complex range of reasons – particularly the need for safe and lawful transit between states – is deeply inadequate, and that failing is a recipe for crisis.

The final paper of the agora was given by Zeynep Kivilcim who, as discussed above, was obliged to present through Skype due to the ongoing political situation in Turkey. Zeynep’s paper, also presented in French, was entitled ‘La démocratie radicale dans les discours légaux contemporains au Rojava au cœur de la « crise » Syrienne : Une analyse genrée’ which translates roughly as ‘Radical Democracy in Contemporary Legal Discourses in the Heart of the Syrian “Crisis” in Rojava: a gendered analysis.’ Zeynep’s paper noted that the focus on Syria as a crisis in international law has worked to ignore the radical democracy building which is ongoing in the Kurdish region of Rojava in Northern Syria. Rojava’s radical democracy is also based around gender equality, which has been declared as one of the foundational pillars of the new society the people are trying to build. Zeynep highlighted the many ways in which the people of Rojava are trying to ensure a gender equal society, including the making of sexism into a crime and the explicit inclusion of female politicians at all levels.

Noting that self-determination movements have often excluded women and feminist issues from their agendas, often choosing, instead, to prioritise other causes, Zeynep showed how Rojava may provide an alternative example of self-determination, a plural model which is working to explicitly include women and feminist causes from the offset. This movement provides a resistance to international law in the heart of crisis and provides a key example, going back to Dianne’s paper as a nice way to end the agora, of the ways in which moments of crisis may also become moments of resistance.

Thought as a roundtable, the Q&A session started off with Marion Blondel asking her counterparts the tough but necessary question of “how to do better”. The public soon joined in with a number of important and challenging remarks and questions. This collective conversation continued during the following lunch-break, very concretely illustrating the feminist disruptions of official and non-official spaces where feminist knowledge and resistance are produced.

 

 

 

 

 

 

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