Description

Le droit international de l’environnement est un des parents pauvres des études féministes et/ou de genre en droit international, même en langue anglaise. C’est comme si le rapport des nations à la nature, à ses ressources et aux technologies environnementales pouvait se passer d’une réflexion qui prendrait le genre comme point d’ancrage car, de manière schématique et donc erronée, « les femmes » n’ont rien à voir là-dedans. Assez ironiquement et alors que la femme, et les représentations que l’on en a, sont en général renvoyées à la nature par le biais de sa corporalité indépassable en tant que possible matrice de la vie, ce dont l’homme peut soi-disant s’échapper par l’entremise de la culture, il n’y aurait rien pour les femmes, ou pour le genre comme euphémisme du féminin, dans la nature comme objet de régulation internationale. Ce silence, et d’une grande partie du droit international de l’environnement sur les questions de genre et de la doctrine féministe sur ce domaine du droit international, est trop assourdissant pour ne pas être suspect. Ce silence est d’autant plus dérangeant qu’il existe, aux niveaux local et régional, des mouvements écoféministes organisés dont la présence aux conférences internationales depuis Rio 1992 ont permis que la dimension genre, ou les problématiques des femmes, ne soient pas totalement oubliées dans un certains nombres d’instruments de droit mou ou dur relatif à l’environnement.

Les apports d’une approche féministe du droit international de l’environnement peuvent s’apprécier ainsi à divers niveaux. Tout d’abord, et d’un point de vue socio-juridique, l’absence des femmes, nonobstant certains mouvements spécifiques, à la tête des divers acteurs de la négociation environnementale permet de mieux expliquer le silence important, ou l’utilisation simplement cosmétique de la mention des femmes dans nombre d’instruments du droit international de l’environnement. La question de la représentation des femmes est encore une fois centrale à celle de la prise en compte de la dimension genre dans la façon d’appréhender le monde par le biais juridique. Par ailleurs, d’un point de vue théorique, il n’est absolument pas surprenant que le droit de l’environnement n’ait été développé au niveau international que récemment. Comme régime juridique portant sur la nature, il est donc associé de manière implicite au féminin qui ressort dès lors de la sphère privée et donc du domaine réservé des Etats qui n’ont dû en discuter de manière collective que lorsque le destin commun de la planète a véritablement été mis en péril. Par ailleurs, et du fait de la mise en avant par les acteurs, le plus souvent hommes donc, de la règlementation environnementale, de la science et des technologies modernes et/ou occidentales, le rapport de l’humanité à la nature est de nouveau doublement médié par une symbolique d’ordre masculine dans la mesure où elle repose, d’une part, sur une vision anthropique de la nature, laquelle n’est possible que par la distinction a priori et apparemment indépassable existant entre « homme » et « nature », cette dernière étant appropriée par le premier, et, d’autre part, sur les notions de rationalité, d’objectivité et d’efficience qui participent d’une « commodification » économique de la nature laissant de côté la possibilité de tout autre rapport avec elle, ou de toute autre compréhension de l’inscription de l’humanité en son sein. Le droit international de l’environnement est donc un régime juridique hypermasculin, illustrant tout à la fois le silence du féminisme à son sujet, et le besoin que cette approche s’y penche plus avant, notamment eu égard à l’impact particulier que le dérèglement climatique a sur les femmes. Par ailleurs, et d’un point de vue politique, il faut insister sur le fait que la question du développement durable qui est centrale au droit international de l’environnement fait toujours plus l’objet d’une récupération économique de type capitaliste néolibérale, et exige donc que des voix prônant un rapport non-réifiant et commercial à la nature, c’est-à-dire véritablement durable et solidaire, se fassent entendre au plus vite. Il faut espérer, sans trop rêver toutefois, que COP21 (à Paris, en décembre) soit le lieu pour cela.

Bérénice K. Schramm (FNS | SOAS, University of London)


Pour une réflexion exhaustive en français sur la question, voir Annie Rochette, « Le droit international de l’environnement est-il en crise. Une perspective féministe » in: L. Langevin (ed.), Rapports sociaux de sexe-genre: repenser le droit, Paris : Éditions des archives contemporaines, 2008, pp. 165-193.

(Ce chapitre est une version révisée de celui publié en anglais par la même auteure en 2005 dans le recueil suivant: « Transcending the Conquest of Nature and Women: A Feminist Perspective on International Environmental Law », in: Buss, Doris (ed.), International Law: Modern Feminist Approaches (Oxford etc.: Hart, 2005).)

Il ne semble pas y avoir d’autres références plus récentes en français.
En anglais, voir Cynthia Grant Bowman, « The Path from Feminist Legal Theory to Environmental Law and Policy » (2013)

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